Échange croisé « pic du pétrole »

Le 2 octobre 2013, une dizaine de représentants des associations membres d’Associations 21 ont auditionné Patrick Brocorens, président d’ASPO Belgique, concernant la consultation publique lancée par le Parlement Wallon sur le pic du pétrole, et pour laquelle nos contributions sont attendues pour le 15 décembre 2013. Explications et débat.

Contexte de la consultation publique

En 2008, Patrick Brocorens et des collègues de l’U-Mons ont écrit à tous les bourgmestres pour qu’ils intègrent le pic du pétrole dans leurs décisions en mettant sur pied des comités locaux ad hoc. Ils souhaitaient ainsi stimuler des actions au niveau local mais finalement l’intérêt est venu du Parlement Wallon: Michel Lebrun y a créé le Comité des pics de production de pétrole et de gaz. Ils ont auditionné divers experts et fait voter une résolution parlementaire qui reconnaît l’importance du pic du pétrole. Ils ont aussi soutenu l’organisation d’un congrès international de l’Association pour l’étude du pic du pétrole (ASPO) en 2011.

En 2008, le prix du pétrole grimpait, c’était dans l’air. Après, ce sujet a été occulté par d’autres. Ce comité existe toujours et l’ASPO leur a suggéré cette enquête publique pour relancer une dynamique. Tous les avis sont bienvenus pour cet exercice d’intelligence collective : c’est plus intéressant qu’organiser une conférence… L’enquête a démarré début 2013, et on peut réagir jusqu’au 15/12/13.

Qu’en est-il du pic du pétrole ?

Premier constat: le grand public est face à des informations contradictoires. Apparemment, on trouve toujours de nouvelles réserves et certains prédisent une baisse des prix. .Les associations essayent de rééquilibrer le débat mais on se sent comme une goutte d’eau dans l’océan; cette enquête se fait dans un contexte peu favorable…

En effet, admet Patrick Brocorens : les prix fluctuent, tout comme la demande. Depuis 2000, il y a une tendance à la hausse. À court terme, l’analyse n’est pas aisée. Le pic du pétrole n’est pas un événement limité dans le temps. Il s’étire : 150 ans de production / plateau ondulant ou pic écrasé (actuellement) / 150 ans de dégringolade (pronostiquée).

Parmi les pays producteurs, on distingue ceux en déclin, ceux qui sont sur le plateau du pic et ceux en croissance qui n’y sont pas encore. Vers 2004, on a vu les prix augmenter fortement, parallèlement au pic du pétrole conventionnel, soit 7/8e de la production mondiale: le pétrole facile. Reste le pétrole plus difficile à extraire qui participe au rebond : huile de schiste, pétrole en haute mer.

Différents scénarios ont été émis. Au niveau global, le pic monte jusque 2020 puis redescend jusque 2035 en plateau ondulant. Le dernier joker mondial est l’Irak qui pourrait ajouter 4,5 millions de barils par jour.

Quid de lieux de production polémiques ?

Pour que ce soit rentable en conditions extrêmes il faut déjà que le prix soit élevé. En Arctique, le développement sera lent. Dans le parc Yasuni (Equateur) il n’y a pas grand chose, quelques semaines de production à l’échelle mondiale (c’est pour l’Equateur que cette réserve est importante). Cette importance relative est un argument contre le projet. Au parcs Virunga (RDC Congo) ce n’est pas clair, puisqu’on essaye d’empêcher l’exploration elle-même (cf campagne du WWF).

Des facteurs qui s’entrecroisent…

  • Tout cela ne prolongera jamais le système que 30 années de plus, c’est peu, il faut quand même changer.
  • Le prix qu’on est prêt à mettre pour le pétrole va jouer sur l’évolution du pic.

Patrick Brocorens : dans le discours dominant, on est encore très loin de modéliser le pic en tenant compte des facteurs économiques. Quand Hubbert a sorti son modèle aux USA, c’était un modèle à prix constant. Dans ces conditions c’est encore facilement modélisable, à condition d’y mettre une estimation des réserves et de tenir compte du taux de croissance.
Dans son modèle, ces paramètres sont considérés comme constants. Dans un pic mondial, les prix fluctuent et influent sur l’estimation des réserves et sur la vitesse à laquelle l’industrie pétrolière investit. Ses investissements restent en forte croissance.
On augmente donc la quantité de pétrole récupérable et on en extrait plus.
Hubbert l’avait prévu en disant que ces évolutions atténueraient le déclin, sans repousser le pic.On est maintenant sur le pic et on voit des réserves débloquées comme l’huile de schiste, ce qui permet un petit rebond. Les investissements en croissance permettent aussi de repousser le pic, mais après le déclin est plus rapide (puisqu’on a plus ponctionné).

Maintenant, ces 2 phénomènes sont à l’oeuvre. Le pétrole étant monté à 100€ le baril, des ressources sont débloquées. On doit à présent épuiser le potentiel à 100€. L’Irak peut encore tirer la machine, mais à 100€, on ne tiendra plus 20 ans.

  • Les gens investissent des capitaux monstres et ils se paient avec de nouveaux investisseurs mais ce qui est déjà foré s’épuise très vite : c’est une économie casino.
  • Ils ont commencé d’ailleurs à désinvestir, c’est l’effet bulle, en tout cas concernant le gaz de schiste. Les 1000 milliards investis récemment pour le pétrole : c’est le fait des pays pétroliers.

Patrick Brocorens : les investissements sont toujours en hausse mais la production, le chiffre d’affaire, n’évoluent pas. Donc les bénéfices des compagnies vont être rognés. Elles ont besoin d’un bénéfice élevé et d’un prix qui augmente, mais alors la demande baisse. A court terme ça ne va pas grimper à 200$-300$ le baril car ça casserait la demande qui chute déjà, ex aux USA. Notamment parce qu’on met en circulation des véhicules moins gourmands sur le marché mais on constate là aussi un pic des déplacements en 2007-2008…

Bref, le franchissement du pic est la somme de toute une série de contraintes : géologiques et techniques, économiques, géo-politiques. Souvent, on appréhende ces contraintes séparément mais elles sont toujours entremêlées. On peut toujours dire que le pic est pour plus tard si et si… Les contraintes géo-politiques obscurcissent le passage du pic. Or les tensions géo-politiques sont forcément liées aux autres contraintes.

Traitement de l’enquête

Toutes les contributions à l’enquête seront traitées par l’ASPO qui mettra tout en ligne sur son site.
Il y aura également 2 auditions au Parlement Wallon : la première aura lieu le 21/11/13 (Pierre René Bauquis de l’ASPO France sur les gaz de schistes). Une autre est prévue sur l’influence du prix sur les compagnies pétrolières. L’ASPO résumera les contributions d’ici mars 2014, si possible en impliquant les auteurs.
On n’est pas forcés de répondre pile aux questions proposées. Ex le gaz de schiste n’est pas dans les questions, mais on peut en parler. La question centrale est bien le lien entre le pic du pétrole et l’économie.

Michel Huart : les ONG d’environnement ont examiné les questions : elles sont larges. Et renforcent l’impression qu’on subit le pic du pétrole, plutôt que les possibilités d’y faire face. On peut proposer des suggestions de résilience dans les réponses. L’enquête présente l’impact du prix comme un problème : on peut aussi le voir comme une solution. Certes, on sait que l’accès à l’énergie est problématique pour certains. Le pétrole, c’est 90% de nos services énergétiques… Bref, les questions sont techniques, or les enjeux sont socio-économiques. Message de l’Apere: « mettons tout en oeuvre pour sortir de cette addiction au pétrole le plus vite possible ». On lui rétorque « ce n’est pas compétitif ». Sa réponse: « c’est courageux ». Le défi de se passer du pétrole se situe surtout dans les changements de modes de vie plus que des solutions techniques.

  • La communication autour du gaz de schiste a montré clairement un problème dans la médiatisation. D’où l’enjeu de communiquer dans l’autre sens.

Olivier Vermeulen (Conseil de la Jeunesse) compte envoyer une contribution à laquelle il annexera son mémoire sur le lien entre l’énergie dont on dispose et la production économique représentée par le PIB. Derrière ce qu’on consomme tous les jours, il y a de l’énergie. Si on est plus efficaces, on peut faire un peu plus de biens avec la même quantité. Mais cette amélioration est limitée. Il faudra toujours de l’énergie pour cuire un pain. L’efficience ne tend pas vers l’infini. Elle s’arrête à un moment. Si idéalement on atteint cette limite demain, dès qu’on n’a pas d’énergie, on n’a plus de PIB. Qu’est-ce qu’on a comme énergies ? Les énergies renouvelables : elles ne le sont jamais complètement (il faut des matériaux pour construire les éoliennes etc). Bref, du potentiel de découplage, il ne reste pas grand chose, PIB et énergie restent fort liés.

  • La question est donc « comment va-t-on faire pour vivre heureux avec la décroissance? » Elle est incontournable! L’efficacité énergétique n’est pas LA solution. Au niveau micro, ça marche mais l’économie est réinvestie ailleurs. La simplicité volontaire a ses limites.
  • Attention avec ce terme car la simplicité est de plus en plus souvent involontaire, pour tous ceux qui perdent leur emploi !
  • C’est pourquoi les politiques ne veulent pas diminuer la croissance.
  • D’où la nécessité absolue de partager correctement. Il faut plus d’équité. Ce n’est pas les pauvres qu’il faut pousser à trouver un boulot mais les riches qui doivent gagner moins.
  • Pourquoi ne pas introduire dans l’équation un autre référentiel que le PIB?
  • Le PIB explique bien la consommation énergétique. Mais son importance doit diminuer au profit d’autres indicateurs : d’équité, de durabilité, de bonheur humain… Mettre d’autres choses dans le PIB ne remettrait pas en cause la croissance.
  • Actuellement, le financement de l’état est issu principalement des revenus du travail. On paie plus de taxes sur les salaires que sur les produits manufacturés à l’étranger. Il faut rééquilibrer la fiscalité vers plus de fiscalité environnementale.
  • Les syndicats objectent que le financement de la sécu doit provenir des revenus du travail car la fiscalité environnementale a pour but de réduire la consommation.
  • Il faut en tout cas diversifier les sources de financement. Et ponctionner les revenus du capital qui ne contribuent pas du tout. Le travailleur n’est plus la pièce maîtresse de l’économie.
  • Et l’économie ne supporte pas les limites. Alain Hubert, en antarctique, a instauré un système conçu en fonction des limites. Ici, c’est toujours la liberté qui prime. Maintenant vu le déclin, les ressources limitées, ce qui permet plus d’équité, c’est davantage de règles. C’est difficile. Cf le Ministre Mabille qui parlait à New-York de « mutations ». La liberté qu’on veut protéger actuellement va à l’encontre de la liberté des autres, pour laquelle on est obligés de réguler.
  • La limite des ressources est moins perceptible avec les énergies renouvelables (ER) qu’avec les fossiles.
  • Oui, les ER offrent des opportunités mais limitées. OK pour grignoter, pas pour festoyer. Cf David Mc Kay, Sustainable energy : without hot air (Energie : pas que du vent).

Enjeux connexes

  • Que dire aux pro-nucléaires? Comment, avec un déclin du pétrole, peut-on assurer la maintenance et le démantèlement du nucléaire ? Et donc sa sécurité ?
  • Actuellement, le nucléaire ne représente que 5% du mix énergétique mondial. Ses ressources sont aussi limitées, sans parler de ses aléas…
  • Attention à l’impact d’accords de libre-échange comme le traité transatlantique actuellement en négociation, qui risque de provoquer un dumping des normes environnementales!
  • Beaucoup de recherches sont menées pour développer de nouvelles applications industrielles et technologiques, mais rien pour voir comment on va faire si on n’a plus pétrole, en tout cas pas en polytechnique. Quant aux chercheurs en ecological economics, on n’en compte qu’un à St Louis. Il est donc urgent de réorienter les budgets de la recherche, et de réorienter les universités: beaucoup de jeunes le souhaitent! On reproche aux politiques de ne pas être courageux. Mais ils n’ont pas les bases ad hoc. Tim Jackson a fait un bon diagnostic mais n’apporte pas de solutions.
  • Cf. Amaury Lovins, dans Réinventer le feu : il propose pour les USA plan d’action pour se passer du pétrole, en effectuant un virage dans 4 grands secteurs : bâtiment, transports, industrie, secteur électrique.
  • On peut faire la même chose sans le dire: cf. les initiatives de transition qui émergent de tous côtés. Mais les porteurs d’initiatives de transition manquent parfois de back-ground scientifique et économique. Il faut plus de rencontres entre politiques et citoyens sur ces sujets.
    Ces initiatives intéressantes restent marginales. Le citoyen lambda a été récemment sondé par IEW quant à sa perception des enjeux environnementaux. Cette perception a chuté depuis 2009. Les préoccupations qui remontent sont basiques et individuelles. Notre argumentation doit donc aussi montrer quels avantages les individus retireraient du pic du pétrole. Ex. La qualité de l’air. Et ce que la société retirerait.
  • Le lien entre le pic pétrolier et l’économie est une opportunité d’amener la Région Wallonne à plus de résilience. Il faut qu’on change nos modes de vie et d’activité économique pour pouvoir vivre en consommant moins de pétrole.
  • L’économie sociale et solidaire est-elle une solution ? Elle ne peut suffire à elle-seule. Elle nécessite une modification structurelle du système.
  • Car dans ce système économique, juridique et légal, tout pousse à la croissance. Il faut déculpabiliser les gens. Ce n’est pas nécessairement eux qui veulent plus. Ils sont coincés dans ce système. Mais celui-ci va être, voire est déjà en décroissance forcée et chaotique, subie surtout par les plus pauvres. Or toute la gouvernance est orientée sur le développement économique et le progrès technologique. Quand quelque chose manque, on mise sur un substitut. Personne ne veut envisager de piloter la récession. Seuls les économistes écologiques adhèrent aux principes physiques.
  • Le rôle des politiques est de mettre en oeuvre un cadre qui permette ce changement. On continue de faciliter l’accès à la consommation, à construire des shopping malls, tout cela pour assurer l’emploi direct sans tenir compte de l’empreinte cachée.
  • Les études wallonnes ne s’intéressent jamais qu’à ce qui est produit en Wallonie. On n’analyse jamais la consommation en général, or le jeu est mondial. Revendication: que tous les impact assessment tiennent compte de la consommation réelle, l’énergie crise, l’empreinte cachée, l’import-export. De la consommation des biens et services, pas seulement de l’énergie.

Qui est partant pour fournir une contribution ?

Plusieurs avis seront envoyés par les uns et les autres, sur base de cette concertation commune:

  • L’Apere va proposer un avis à ses membres pour stimuler le débat et faire circuler l’info.
  • IEW va inviter ses associations à répondre en présentant des arguments. C’est important de montrer que la soc civile est attentive à ce sujet.
  • IEW organise aussi 3 conférences en novembre sur les impacts environnementaux et sociaux des énergies fossiles :
  • Le 12/11 à Louvain-la-Neuve sur le pétrole
  • Le 20/11 à Namur sur les gaz de schiste
  • Le 27/11 à Liège sur le charbon
By |2013-10-22T15:31:00+00:00octobre 22nd, 2013|Categories: Echanges croisés|Tags: , , , |0 Comments

About the Author: