Le défi écologique, un défi philosophique, avant tout ?

Notre terre est un système fini et fermé (à l’exception des rayonnements solaires). A la lire, cette phrase est évidente et pourtant …Au quotidien, cette vérité passe inaperçue tant les mesures de référence humaines sont distinctes des échelles terrestres. Depuis une cinquantaine d’années, l’humanité prélève les ressources terrestres à un rythme exponentiel pour satisfaire ses activités. Or, une croissance exponentielle basée sur la consommation de ressources se heurte inévitablement à la finitude des ressources de son environnement, à sa capacité de se régénérer et d’absorber ses déchets. L’équation du nénuphar [1] illustre bien le phénomène de la croissance dans un milieu fermé. Imaginons un nénuphar planté dans un grand lac qui aurait la propriété héréditaire de produire chaque jour un autre nénuphar. Au bout de trente jours, la totalité du lac est couverte et l’espèce meurt étouffée, privée d’espace et de nourriture. Question : Au bout de combien de jours les nénuphars vont-ils couvrir la moitié du lac? Réponse : non pas 15 jours, comme on pourrait le penser un peu hâtivement, mais bien 29 jours, c’est-à-dire la veille, puisque le double est obtenu chaque jour. Si nous étions l’un de ces nénuphars, à quel moment aurions-nous conscience que l’on s’apprête à manquer d’espace ? Au bout du 24ème jour, 97% de la surface du lac est encore disponible et nous n’imaginons probablement pas la catastrophe qui se prépare et pourtant nous sommes à moins d’une semaine de l’extinction de l’espèce…Et si un nénuphar particulièrement vigilant commençait à s’inquiéter le 27ème jour et lançait un programme de recherche de nouveaux espaces, et que le 29ème jours, trois nouveaux lacs étaient découverts, quadruplant ainsi l’espace disponible ? Et bien, l’espèce disparaîtrait au bout du …32ème jour!

Une urgence écologique

Revenons les pieds sur notre bonne vieille Terre. Aujourd’hui, de nombreux indicateurs environnementaux sont au rouge. L’empreinte écologique, qui mesure l’impact des activités humaines sur l’environnement, indique que l’humanité consomme aujourd’hui 1.25 planètes, soit 25%¨de plus que ce que la capacité biologique de la Terre [2] permet , alors que seule une minorité de l’humanité dispose d’un revenu décent et d’un niveau de vie acceptable. La planète est en perte régulière de biodiversité : – 31 % d’espèces de vertébrés terrestres, – 28 % d’eau douce, – 27 % d’espèces marines depuis §§(warning)1970 ?§§…. A cause des émissions de gaz à effet de serre engendrées par les activités humaines, la température moyenne de la Terre est en hausse depuis la moitié du 20ème siècle et risque encore d’augmenter de 1.1 à 6.4 degrés d’ici la fin de ce siècle entraînant notamment hausse du niveau des océans et augmentation des épisodes climatiques extrêmes [3]. Quant aux ressources fossiles, les estimations indiquent que les temps d’épuisement du pétrole, du gaz naturel et de l’uranium varient entre 40 et 120 ans ; pour le charbon, la situation est plus favorable : entre 220 et 850 ans [4]. Autant d’indicateurs montrant que le compte à rebours, à l’instar de nos nénuphars, s’est enclenché pour nous et l’ensemble des espèces terrestres.

Des solutions techniques, juridiques, économiques…

Quelles sont les possibilités de réduire notre impact sur l’environnement et donc d’allonger la durée du compte à rebours voire, de l’arrêter? Avoir recours aux énergies renouvelables, aux technologies propres et consommer durablement ? Ce sont les pistes majoritairement explorées par nos gouvernements et nos entreprises depuis quelques années. Elle sont utiles et indispensables mais insuffisantes.

En effet, si on envisage en Europe, un développement maximaliste des énergies renouvelables en cumulant énergie hydraulique (+25%), biomasse (1/4 d’ha par personne), solaire (10m2 de capteurs solaires par individu), éolien (une éolienne par 1000 habitants), géothermique (décuplement), nous arrivons à couvrir, à peine un quart de la consommation actuelle d’énergie [5] . Qui plus est, à titre théorique, 3200 ans d’une croissance annuelle de la consommation planétaire de 1% conduirait à un niveau de consommation égal à l’énergie rayonnée par le soleil [6]. Le soleil est donc lui aussi fini…

Pour ce qui est du recours aux technologies propres, le bémol est aussi de taille. Le bureau du plan le reconnaît dans son rapport fédéral du développement durable 2000-2004 [7] , « la modification de la structure de l’économie couplée à des progrès technologiques a engendré une diminution de l’intensité énergétique de l’économie belge entre 1970 et 2003 c’est-à-dire que pour produire le même bien ou le même service, de moins en moins d’énergie est utilisée. Toutefois comme la quantité totale de biens et services produits a augmenté plus vite que les économies d’énergie réalisées sur chacun de ces produits, la consommation d’énergie primaire en Belgique a continué en moyenne à augmenter de 1% par an entre 1970 et 2003 ». C’est ce qu’on appelle l’effet rebond. Un exemple: en 10 ans, le nombre de voitures particulières en circulation et le nombre de kilomètres parcourus en Belgique ont augmenté respectivement de 14,7% et de 15,2 %. Dans une telle logique, même si toutes les voitures étaient remplacées par des voitures dites « propres », on ne réduirait très vraisemblablement pas à moyen terme les émissions de CO2 engendrées. Sans compter qu’une voiture même moins polluante envahit tout autant notre espace vital que n’importe quelle voiture.

Ceci étant, si, pour favoriser l’éco-conception, les pouvoirs publics mettaient en place des réglementations suffisamment contraignantes à l’égard des entreprises, ils contribueraient vraisemblablement à faire évoluer l’objet des entreprises en le dématérialisant : celles-ci deviendraient de plus en plus des prestataires de services au lieu de rester des vendeurs de matériels. Dans une telle configuration, le producteur est réellement incité à concevoir des équipements à longue durée de vie, faciles à réparer et à recycler et consommant peu d’énergie. La dématérialisation est une piste très prometteuse mais ne résoudra certainement pas tout les problèmes écologiques auxquelles nous sommes confrontés et encore moins les problèmes sociaux. Il suffit de penser à ce qu’on nous promettait avec l’avènement de l’ordinateur : « moins de ressources, moins de papiers » s’est soldé par « encore plus de ressources et encore plus de papier »…

C’est inéluctable, pour réduire de façon substantielle notre impact sur l’environnement dans les pays du Nord, il nous faut …consommer et produire moins : moins de biens, moins de services, moins de déplacements. Bref, apprendre à nous limiter…

Penser, rêver autrement : sortir du culte de la croissance?

Mais consommer moins, c’est s’attaquer à l’œil du cyclope, au cœur de notre machine économique basée sur le culte du toujours plus et du progrès technologique, sur la création perpétuelle de nouveaux besoins et… sur la croissance économique. Cette sacro-sainte croissance invoquée par gouvernements, institutions internationales, économistes, journalistes, syndicalistes…comme un remède miracle est placée de manière récurrente comme objectif prioritaire au nom des peuples et de leur bien-être. Institué dans la plupart des pays après la seconde guerre mondiale afin d’orchestrer l’effort de reconstruction, le PIB mesure cette croissance économique en sommant tous les biens et services marchands produit au cours d’une année donnée.
En plus des limitations évidentes du concept de croissance dans un monde fini déjà abordées plus haut, cet indicateur tel que construit aujourd’hui nous semble extrêmement limité, pour ne pas dire nuisible. Aucune considération qualitative quant à l’effet positif ou négatif de ces productions n’est effectuée. La reconstruction d’un pays après une guerre, un tremblement de terre est comptabilisée positivement par le PIB. Tout comme l’accident de voiture de Monsieur « économicus », les dégâts des eaux survenus dans sa maison, le cambriolage dont il a été victime puisque pour restaurer, remplacer tous ses biens, il a dû dépenser une somme d’argent considérable. Pas sûr pourtant que son bien-être ait été amélioré… Aux USA, plus de la moitié du PIB est ainsi liée à des coûts de réparation ou à la destruction irréversible de certaines ressources dont l’épuisement est compté positivement [8] ! Autre défaut majeur reproché au PIB : il ne comptabilise pas le bénévolat, les tâches ménagères, les actes de gratuité, la naissance d’un être humain, autant d’éléments pourtant d’une richesse incontestable pour l’Homme.

Serait-il comme nombre d’économistes l’affirment un bon indicateur de bien-être pour notre société ? Il semble bien que non. Depuis les années 70, alors que le PIB continue d’augmenter, la « satisfaction de vie » [9] des occidentaux stagne voire même décroît, notamment en Belgique [10] , indiquant ainsi un découplage du bien-être et de la croissance économique. Dans le même ordre d’idée, la croissance des antidépresseurs montre une évolution parallèle à celle du PIB.

Quant à l’efficacité de la croissance pour créer de l’emploi et combler les inégalités sociales, elle nous semble aussi particulièrement limitée. En Wallonie, de 1981 à 2005, le nombre de chômeurs complets indemnisés a quasi doublé en passant de près de 110.000 à plus de 210.000 personnes [11] pendant que la valeur du PIB belge par habitant (en Euros chaînés) progressait de 80% durant cette période [12] .

Les inégalités sociales entre les pays ne cessent de grandir. Selon le PNUD, «l’écart entre riches et pauvres se creuse depuis le début du XIXième siècle: […] la répartition du revenu mondial entre les pays montre que l’écart entre les pays les plus riches et ceux les plus pauvres qui était de 3 à 1 en 1820 passe de 72 à 1 en 1992» [13] . Les 500 personnes les plus riches sur la planète possèdent un revenu plus important que les 416 millions les plus pauvres. Ces différences se creusent également au sein même des pays qu’ils soient du Sud ou de l’OCDE [14] . De nombreux observateurs soutiennent que ces inégalités sont un des ferments [15] aux actes terroristes, aux guerres, aux régimes totalitaires. A l’urgence écologique, s’ajoute l’urgence sociale…

Comme le souligne Christian Coméliau, nous sommes aujourd’hui braqués sur le compteur kilométrique de notre véhicule (la croissance) en essayant de maximiser notre vitesse plutôt que de réfléchir à l’endroit où nous voulons aller. Quelle société voulons-nous ? Il est urgent d’instaurer un débat démocratique sur cette question fondamentale. A tout le moins, la définition du PIB utilisé pour mesurer la croissance économique doit être revue et corrigée. L’économie ne peut plus être considéré comme une fin en soi mais doit aider -si besoin est- à servir les objectifs environnementaux et sociaux que l’on s’est fixé.. Il nous faut donc sortir du culte de la croissance, pour créer une société d’a-croissance (comme on parle d’a-théisme).

Penser, rêver autrement : sortir du capitalisme ?

Si la croissance économique [16] est rarement remise en cause par nos instances dirigeantes, le système capitaliste l’est encore moins. Et pourtant, pour de nombreux penseurs, philosophes, politologues, voire économistes, concilier capitalisme, équité entre les humains, respect de l’environnement est en grande partie un leurre. Parce que basé sur le principe d’accumulation individuelle et de croissance perpétuelle, ce système impose d’être hyper-compétitif. Même régulé, il finit par conduire tôt ou tard aux extrémités que nous connaissons : accélération des rythmes, délocalisation, flexibilité et donc…chômage et précarisation.

Selon Albert Jacquart, « il est urgent de remplacer le modèle de la compétition par celui de l’émulation, c’est-à-dire de la lutte contre soi avec l’aide des autres. Pour les occidentaux, cela implique une révolution ; elle peut être non violente si elle est entreprise dès l’école. »

A ceux qui pensent que la logique de compétition est inhérente à la nature humaine, Jacques Généreux [17] répond qu’ils se trompent lourdement. En se référant aux sciences humaines telles l’anthropologie, la sociologie, la psychologie, l’auteur de « la dissociété » démontre que notre condition humaine nous invite à concilier deux aspirations indissociables: « être soi » et « être avec les autres ». La force de la culture néolibérale du « chacun pour soi » est de s’appuyer sur nos penchants narcissiques et égoïstes, en survalorisant l’individu, la performance et le mérite individuels, en flattant en permanence notre égo.

Cette culture induit le basculement des sociétés développées dans l’inhumanité de la « dissociété » , c’est-à-dire « une société qui réprime ou mutile le désir d’être avec, pour imposer la domination du désir d’être soi, une société qui dresse des individus les uns contre les autres, les communautés les unes contres les autres, les nations les unes contres les autres, créant un climat de guerre permanente Si cette « dissociété » ne provoque pas de révolte, c’est parce que l’être humain adopte des stratégies de résilience pour ne pas souffrir : jouissance de biens matériels, replis sur la chaleur de petites communautés, etc….J. Généreux, prône « une révolution du discours politique », une bataille d’idées prenant appui sur les implications de cette altérité de l’être humain qui permettrait d’aboutir à une « société de progrès humain ». Réguler, contraindre le capitalisme pourrait-il conduire à une telle société?

Ce n’est pas l’avis de C. Arnperger [18] , qui pense que « le capitalisme ne peut pas être le partenaire de la solidarité, il ne peut qu’en être le rival ». Le capitalisme plonge ses racines dans nos angoisses existentielles de perte et de mort. Le gavage matériel remplit le vide de la vie et l’accumulation de capital fleure bon l’immortalité. Dès lors, on ne peut se contenter de « moraliser » l’économie à coup de lois et de contraintes. « La social-démocratie » dit Arnsperger « est comme un mélange d’huile et d’eau. Si on secoue assez fort, assez longtemps, le liquide devient homogène : il est possible à force de lois et de contraintes, de forcer chaque possédant à renoncer à la sécurité de sa richesse pour contribuer à la sécurité de sa richesse pour contribuer à la sécurité de ceux qui en possèdent moins. Mais laissez le mélange reposer l’huile se séparera rapidement de l’eau : dès qu’ils en ont la possibilité, les plus riches, tenaillées par leur angoisse existentielle, se relancent dans la course de l’accumulation, jetant par-dessus bord toutes les solidarités qu’ils parviennent à détricoter. » Un capitalisme durablement égalitaire et solidaire serait donc impossible. Il nous faut accepter lucidement la finitude de la Terre et de toutes ses ressources et ne pas chercher à utiliser les rouages de l’économie pour faire porter nos angoisses par d’autres. Il nous faut « créer une société où sollicitude, compassion, acceptation de la vulnérabilité guident l’organisation économique. Une société où règnent l’échange humanisé, la solidarité, une bonne dose de gratuité, et où notre désir effréné d’expansion et d’accumulation puisse s’auto-limiter». Bref, construire une société non capitaliste où le marché économique, la concurrence seraient des éléments mineurs de l’existence.

En guise de conclusion

Résoudre nos problèmes écologiques et sociaux ne se fera vraisemblablement pas sans revisiter les paradigmes qui régissent nos sociétés actuelles. Il nous paraît indispensable et urgent que nos instances politiques définissent des objectifs environnementaux et sociaux pour nos sociétés et cela, en étroite collaboration avec la société civile. Il nous faut sortir de l’économisme à tout crin, redonner un sens à notre vie en donnant priorité aux valeurs humaines de solidarité, d’égalité et de respect de l’environnement, apprendre « le assez, la lenteur et l’être », cultiver notre intériorité, étoffer les liens et réduire nos biens apparaissent comme les meilleures pistes à explorer pour aujourd’hui et demain.

Le champ des possibles est immense. Comme le souligne A. Jacquart, il s’agit d’une vraie opportunité ; « nous participons à un changement d’ère. Que nous le voulions ou non, l’humanité s’engage dans une voie nouvelle. Le choix de la direction ne peut être que collectif. »


| NOTES:


[1] A. Jacquard , L’Equation du nénuphar, Calmann-Lévy, 1998 cité dans N. Ridoux, La Décroissance pour tous, Parangon (2006). Egalement inspiré de R. Lehoucq, Compte à rebours ; Manière de voir Ecologie, le grand défi 81, le Monde diplomatique juin-juillet 2005, p. 66
[2] WWF, Rapport « Planète Vivante 2006 »
[3] Rapport du GIEC, 2007
[4] R. Lehouck, op. cited
[5] http://www.quelfutur.org/simulations.html
[6] R. Lehouck, op. cited
[7] Comprendre et gouverner le développement Rapport fédérale sur le DD 2000-2004 p.66
[8] A. Boutaud, Fracture sociale, fracture écologique : la terre est malade…et si on changeait de thermomètre ? WWF-France 200 ?
[9] évaluation par sondage de la satisfaction globale que lui procure la vie.
[10]

Cassiers I., Delain C. « La croissance ne fait pas le bonheur : les économistes le savent-ils ? » Regards économiques, n°38 mars 2006

[11] http://ecodata.mineco.fgov.be/mdf/ts_structur.jsp?table=ZCHA7
[12] progression de 41281€ à 74016 €
[13] Rapport mondial sur le développement humain – PNUD, 1992
[14] Selon le BIP 40 (un baromètre construit sur plus de 60 indicateurs connectés aux inégalités et à la pauvreté), la France a vu ses inégalités augmenté de plus de 25% de1980 à 2004. http://www.bip40.org in
[15]

voir par exemple à ce sujet S. Sassen, « Guerre totale contre un péril diffus ; Au Sud, l’argent ou les bombes » Le monde diplomatique, Octobre 2001

[16] tout comme le progrès, le productivisme, la mondialisation. Cf à ce sujet, charte du Réseau belge des objecteurs de croissance (RéBOC), http://www.reboc.be/
[17] J. Généreux, La Dissociété Ed. Seuil 2006 ainsi que « Interview du lundi :une culture mortifère qui détruit notre civilisation » in Le Soir, 27 novembre 2006
[18] C. Arnperger, « Consommez à mort ? » in la Libre Belgique 19 décembre 2005 et C. Arnperger, Critique de l’existence capitaliste : Pour une éthique existentielle de l’économie », Ed. du Cerf, 2005

By |2008-01-08T14:48:24+00:00janvier 8th, 2008|Categories: Des visions et analyses autour du DD|0 Comments

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