Le rapport entre associatif et politique

Une quarantaine de personnes étaient présentes à l’échange croisé sur le rapport entre associatif et politique. Un beau partage d’expériences et d’analyses entre les intervenants et le public qui incite à approfondir certaines questions soulevées, à l’occasion de prochains échanges croisés ou de travaux à mettre en commun.


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Introduction

Antoinette Brouyaux: Associations 21 organise ce débat pour questionner les limites, nécessités et modalités d’engagement politique des acteurs sociaux et culturels; échanger sur nos expériences dans la gestion des divergences internes ou autres difficultés inhérentes au positionnement politique : comment éviter l’instrumentalisation, etc.

Les questions suivantes ont déjà été abordées, sans qu’on ait eu encore le temps d’échanger là-dessus, dans la publication « Regards croisés sur le développement durable » (p.15 à 20), exprimées sous une forme provocatrice pour lancer le débat : « observer ou s’impliquer ? », « résister ou s’adapter ? », « éponger ou fermer le robinet ? », « tout changer ou améliorer ce qui existe ? », « conserver ou transformer ? »…

Prise de parole des invités

Michel Genet : en tant que directeur de Greenpeace, sa toute première réunion fut celle d’une plateforme pour la liberté d’expression (discussions juridiques). Il donc pu d’emblée se rendre compte que la liberté d’expression est un enjeu essentiel pour une association comme Greenpeace qui existe depuis 40 ans. Marque de fabrique : la confrontation créative non violente (non violent direct action, NVDA). Avec le temps, Greenpeace a acquis une bonne légitimité.
En 2006, des actions ont été menées contre Electrabel qui a porté plainte pour association de malfaiteurs. Il y a même eu une descente de police dans les bureaux de Greenpeace pour enlever les ordinateurs . D’où le création de ladite plateforme avec des syndicats et d’autres acteurs concernés. Ce n’est pas l’objet social de Greenpeace de défendre la liberté d’expression, mais celle-ci est la condition préalable de l’activité de Greenpeace.
En 2009, Greenpeace a orchestré une fausse délégation européenne lors du sommet européen précédant celui de Copenhague sur le climat. Les 10 activistes et le responsable presse ont été accusés. Ce dernier pour finir n’est pas condamné mais bien les activistes (1 mois de prison avec sursis et une amende de 1100 €).
Au Japon, quand ils ont dénoncé la chasse à la baleine, ils ont aussi été accusés alors que cette pratique est interdite par la loi.
Il faut être prudent quand on parle de « rétrécissement de l’espace démocratique ». Néanmoins l’expérience montre qu’il faut rester constamment vigilant. Le climat est certes sécuritaire mais on n’est pas en Chine : les associations et le politique on vraiment intérêt à se concerter à ce sujet, avec les syndicats et la presse. Pour celle-ci la menace est plus d’ordre économique (auto-censure). Via la plateforme, l’objectif est de développer les outils de vigilance nécessaires.

Mathieu Sonck : lorsqu’il est arrivé chez Inter-Environnement Bruxelles (IEB), il lui a été demandé de permettre à IEB de se réapproprier la liberté de parole. C’était un symptôme d’ambiguïté, qu’explique l’histoire d’IEB, évoluant en fonction du contexte politique. Au départ, IEB a été dirigé par de grands industriels qui voulaient s’approprier les questions environnementales. Ensuite, c’est devenu une association militante et à partir des année 90, IEB a eu de plus en plus d’activités de service. L’équipe s’est professionnalisée, ce qui induit des responsabilités; c’est ainsi que l’objet social d’une association peut être influencé par sa structure, vu le besoin de pérenniser l’équipe. IEB a été reconnu comme organisme d’éducation permanente. Cette notion est intéressante quand on lit la définition du décret.
Parallèlement, il y a eu la régionalisation. Le rapport de l’associatif au politique évolue aussi au gré des réformes institutionnelles. Les régions devraient développer des modes de financement de l’éducation populaire (pratique culturelle de résistance). Qui est légitime pour demander à être financé pour faire de l’éducation permanente? Question très importante! Il faut que les associations ne parlent pas « au nom de » mais bien avec les public concernés.

Georges Vercheval: après une longue carrière comme photographe, enseignant puis directeur du Musée de la Photographie de Charleroi, il a repris la présidence de Culture et Démocratie, alors que l’association n’était qu’un groupe de bénévoles. Il y a à présent une équipe de permanents.
Un grande préoccupation a toujours été de fare revenir la culture dans l’enseignement.
L’évolution institutionnelle les a amenés à se scinder en une association wallonne et une flamande pour être reconnus par chacune des communautés. Il ont un contact permanent avec 6500 personnes à qui ils envoient leur communications. Ils ont récemment lancé un appel dénonçant l’utilisation abusive de l’identité à des fins partisanes; l’initiative francophone était en préparation quand l’appel des acteurs culturels flamands, « Solidariteit maakt een cultuur groot » a été lancé le 19 octobre. Culture & Démocratie les a donc soutenus. Au lieu de se préoccuper d’identité, les communautés feraient mieux de réinvestir dans la culture et l’éducation pour permettre le développement de l’esprit critique. La culture au sens large doit prendre une plus grande place. En principe la censure n’existe pas en Belgique. Pourtant il y a plusieurs exemples qui prouvent le contraire. Ce fut le cas au Musée de la Photographie, lors de l’exposition de Willy Kessels. Le musée souhaitait rétablir à son sujet certaines vérités historiques. Le fait que Kessels a été un collaborateur, les a obligés à annuler l’exposition. Comme quoi on est jamais totalement libre. A Bruxelles, le musée d’Art moderne vient de fermer pour une durée indéterminée afin d’être remplacé par un autre musée plus porteur d’un point de vue commercial, comme cela s’est fait avec le musée Magritte. La dérive, là, est économiciste.

Luc Lefèbvre, du Mouvement Lutte Solidarité Travail (Namur), constate que ce sont toujours les échelons du dessous (les plus pauvres) qui payent le plus les conséquences de l’injustice du système. Une des forces de LST c’est de se mobiliser au départ de la situation des plus pauvres. Cela ne part pas d’un mandat qu’une instance politique aurait décidé.
Déjà, il faut constater que le droit d’association n’est pas le même pour tous: certains militants de LST qui avaient été surpris pour vagabondage, ont été privés de leurs droits sociaux. Ils ne pouvaient dès lors pas signer les statuts de l’asbl. D’autres, pour pouvoir siéger dans un CA, ont besoin de dérogations parce qu’ils sont chômeurs ou minimexés. Le droit d’association pour les plus pauvres est donc limité a travers les lois.
Par ailleurs, lors de conflits liés au logement, LST n’ose pas toujours aller en justice par peur d’empiéter sur les droit minimum qui existent déjà.
L’instrumentalisation apparait à travers des mandats et les politiques de contrôle. On utilise les plus fragiles et en termes de délégation, il n’y a plus que les réseaux créés par les pouvoirs publics qui reçoivent les subsides.
L’économie sociale a aussi été récupérée par le pouvoir. Celle-ci était au départ (et est encore pour LST) une économie de résistance. A présent, beaucoup d’organismes subsidiés développent des activités « d’économie sociale d’insertion » qui contribuent finalement à la dérégulation et à l’appauvrissement du monde du travail, en participant du carrousel de l’insertion.
Notons enfin la manière dont la presse relaye la parole des gens (un habitant de camping par exemple), parfois faussée ou imprécise. Ainsi, la presse présentait le plan Habitat Permanent comme la solution idéale, sans parler de ses aspects négatifs (ex. marquage des caravanes).

C’est pourquoi LST revendique que les premiers acteurs de la résistance à la misère soient les plus pauvres eux mêmes. C’est la société qui doit changer, pas les plus pauvres.

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Brigitte Gloire : Oxfam Solidarité est né il y a 40 ans avec une volonté de s’attaquer au causes des problèmes de développement, en soutenant les organisations concernées dans les pays du Sud.
Pour ne pas dépendre uniquement des fonds publics, Oxfam S. a développé des activités propres (vêtements de seconde main,..).
On questionne beaucoup la légitimité des associations dans leur travail de mobilisation et d’influence politique. Qui représente t-on réellement? Qui vous a donné le mandat? Voilà le genre de questions que posent les politiques et les acteurs économiques interpellés.
Héritage de Rio : le principe de base de la participation, du dialogue avec la société civile. La déclaration de Rio définissait les « groupes majeurs ».
On dit souvent aux ONG qu’elles font du bon travail, que c’est bien qu’elles soient là, que leur rôle est difficile mais qu’ils devraient arrêter de militer.
Le modèle de participation de la société civile proposé par les autorités, ce sont des tables rondes avec les grosses ONG, en oubliant les plus petites, plus militantes. Certaines grosses ONG ont comme stratégie de devenir partenaires du secteur privé; pour beaucoup d’autres, cela est inacceptable. Ainsi, selon Oxfam, ce faisant, on devient un alibi pour les entreprises, ce ne sont pas les ONG qui changeront les pratiques du monde des affaires.
Dès lors, avant qu’on nous impose des critères de légitimité, il faut les définir nous mêmes.
Oxfam a travaillé sur le sujet et propose les critères de base suivants pour asseoir une légitimité: l’expérience, la base sociétale, les objectifs et la transparence. Celle-ci répond aux exigences de redevabilité. Il faut aussi éviter le paternalisme quand on travaille avec le Sud.

D’une manière générale, Oxfam appelle à la vigilance en ce qui concerne les outils de participation. Il y a des dérives : consultations en ligne de la Commission Européenne, enquêtes par tél…
La liberté de contester ne doit pas être normalisée. Rappelons nous que dans certains pays, l’opposition est criminalisée!

Synthèse des interventions

Antoinette Brouyaux : nous constatons donc les dérives suivantes:

 Judiciaire

 Economiciste

 Association prestataire de services, sous-traitance pour les pouvoirs public ->
contribution à la dérégulation, économie « d’adaptation » plutôt que de résistance

 participation cosmétique qui devient un alibi

 normalisation de la société civile

Et ces enjeux :

  1. Il y a différents niveaux d’éducation : permanente, populaire, l’enseignement
  2. C’est la société qui doit changer, non ceux qu’on stigmatise aujourd’hui.
  3. L’autonomie financière.
  4. Les critères de légitimité.

Remarque et questions du public

 Alain Willart du CBCS (Conseil bruxellois de coordination sociopolitique, plate-forme intersectorielle « social-santé » http://www.cbcs.be/) : avez vous déjà entendu parlé du pacte associatif, avez-vous été consultés ?

 Lutgarde dumonde ( GRACQ- ATTAC) : Greenpeace ne s’est pas plaint des restrictions dues aux subsides, il ne faut pas rêver, quand on reçoit des subsides c’est normal qu’il y ait un prix à payer. Le militantisme c’est l’autonomie.

 Une autre personne d’ATTAC : Si on regarde le comité pour l’annulation de la dette du Tiers-monde (CADTM), on voit qu’ils ont pu bien se développer grâce à l’engagement de plusieurs permanents, cela n’aurait pas été possible sans les subsides.

 Isabel Duarte de Art’Nativa Brasil : Il y a un réel problème dans l’éducation ici. On fait du formatage. Comment peut-on devenir des personnes critiques par la suite ? Il n’y a pas non plus de vie communautaire autour de la pédagogie.

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 Marc Otjacques de LST : question légitimité, quand on est dans la rue, la légitimité on ne la demande pas. Le droit à la parole, ça ne se demande pas, ça se prend. La légitimité se construit dans le rapport de forces. Concernant le décret de l’éducation permanente, les objectifs sont bons mais la mécanique qui l’accompagne est technocratique.

 Baudouin Germeau (Espace Environnement): Le subventionnement permet aussi un espace de dialogue avec les autorités. On demande parfois des subsides en sachant très bien qu’on ne les obtiendra pas pour les activités proposées. Mais, ce faisant, on pointe ce qui est important. Cela dit, une fois qu’on obtient un subside, celui-ci est assorti d’une obligation de résultat. C’est logique mais parfois la charge administrative est telle que le travail s’en trouve dévoyé.

 Michel Genet : La question de l’indépendance est aussi posée par rapport nos donateurs. 30 % du budget de Greenpeace est consacré à la recherche de donateurs (fundraising). On nous demande parfois si cette contrainte influence les campagnes de Greenpeace, c’est vrai qu’on se pose la question de savoir si les donateurs vont suivre sur tel ou tel sujet mais cela n’empêche pas de pointer des questions qui ne sont pas populaires.

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 Mathieu Sonck : toute forme de financement génère ses contraintes. Il est vrai que parfois celles-ci sont absurdes. D’une manière générale, il est normal qu’une démocratie digne de ce nom finance son contre-pouvoir.

 Brigitte Gloire : il y a aussi le principe du cofinancement: le financement public étant alors calculé sur base du soutien de la population à l’association.

 Georges Vercheval : du coté de Demos (Culture et démocratie côté flamand), ils ont reçu plus de subsides mais ils avaient des missions à remplir en conséquence.

 Luc Lefèbvre : concernant le pacte associatif, il s’agissait d’une volonté politique de contrôler la citoyenneté en action, et de « labelliser » un certain type d’associations. C’est une entrave à la créativité. En voulant réguler la vie associative, on limite sa liberté d’expression.

 Paul-Marie Boulanger de l’Institut du Développement Durable : qu’en est-il des associations locales ? Là, les problèmes d’accès aux ressources et d’inféodation sont plus aigus encore. Les associations culturelles et sociales font tout de suite l’objet de tentatives de contrôle. Par exemple il est difficile d’entreprendre une activité sociale hors du cadre du CPAS.

 Marc Otjacques: il existe maintenant des experts d’expérience en pauvreté. Tant mieux si la définition de l’éducation permanente n’est pas trop précise, sinon on va verser dans la caricature. Le niveau local, en effet, est important sur les questions de pauvreté; il faut que les gens puissent se réunir. Pour ce faire, on doit encore demander une salle aux échevins, alors que c’est déjà eux qui nous donnent à manger. On peut en effet revendiquer d’un état qu’il permette a sa population de se réunir sans toujours devoir rendre des comptes. Ceci dit, la reconnaissance pour l’Éducation permanente vient de la communauté française, tandis que l’emploi est une matière régionale.

 Antoinette Brouyaux : la répartition des compétences complique les choses.

 Isabel Duarte : Au Brésil, on a des commissions paritaires communales.

 Mohamed Benzaouia d’IEB : la pauvreté devient un fond de commerce, ex. des sans papier, des titres services…

 Luc Lefèbvre : nos démocraties sont construites sur les droits humains, nés de la résistance des peuples. Moins d’un siècle après leur consécration, il fallait remettre ça avec la commune de Paris. C’était le temps des premiers travailleurs forcés de travailler dans des fabriques : ils étaient recrutés dans les centres d’accueil pour mendiants. Il s’agissait véritablement de colonies de travail. La reconnaissance des droits sociaux est toujours à reconquérir. Le fond de commerce, on le retrouve aujourd’hui au travers de certains mandat donnés a des associations et aussi autour de politiques colonialistes, vis-à-vis du Sud mais aussi ici. Il y a ainsi un glissement de la valeur d’une heure de travail, vers quelque chose de dérisoire.

 Antonio De la Fuente (ITECO) : on a parlé de la légitimité des associations vis-à-vis du pouvoir, mais quid du rapport avec la base ? On est tous dans plusieurs associations. Beaucoup ont été créées dans les années 60, 70. Il n’est pas facile de maintenir le contact avec les gens, de les faire venir aux assemblées,… Parfois le dialogue est aussi difficile entre les permanents et l’ AG –> piste a creuser.

 Mathieu Sonck : Une des raison est qu’on s’est technocratisés. Pour travailler avec d’autres publics il faut se donner l’autorisation de perdre son temps en vue d’expérimenter d’autres formes d’action.

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 Antoinette Brouyaux : quelle place laisse-t-on aux nouvelles associations ? Pendant des années, les militants se plaignaient qu’il n’y avait pas de relève. Maintenant, des jeunes créent de nouveaux mouvements, à leur manière. C’est le propre des jeunes générations de bousculer les anciennes. Le problème, c’est la concurrence pour obtenir des subsides.

 Bernard Fostier du Gsara, actif dans le domaine médiatique : l’open source, alternative aux medias payants, est un modèle de création. D’innombrables individus y ont consacré un temps de travail considérable. A présent, tout le monde peut profiter de cette mise en commun. De la même manière, comment rendre notre travail le plus disponible possible, l’organiser de façon découpée pour pouvoir mieux valoriser toutes les volontés de coopération? Il y a de nouvelles formes de bénévolat à créer, dans la logique des réseaux.

 Thomas Dawance (Cabinet Doulkeridis) : on peut étendre cette réflexion aux diverses formes de distribution de l’argent, plus communautaires (ex. des initiatives dans le Sud, soutenues par les migrants).

 Brigitte Gloire : souvent les associations doivent justifier leur raison d’être. Il y a un déséquilibre entre la richesse des associations et la force qu’elles ont à côté du politique. Comment faire vivre la démocratie par l’éducation au droit à la parole ? Quelle parole donne-t-on à notre public ? On a un rôle de veille par rapport au politique mais aussi par rapport au privé.

Conclusion

Antoinette Brouyaux : sur le rôle public / politique des associations, cf. « Politique de l’association » de Jean-Louis Laville (Seuil 2010), dont on trouve des résumés de conférences sur le site d’Associations 21. Ce sociologue français s’adresse aux acteurs associatifs en valorisant leur rôle et en leur montrant l’importance de leur histoire. C’est intéressant parce que dans le secteur associatif, il y a pas mal de turn-over.

Des pistes restent à creuser, pour de prochaines rencontres ou des travaux à mettre en commun :

 Les modes d’organisation des associations

 Le positionnement politique des associations

 Le pacte associatif : quelles sont les associations signataires de ce pacte ? Qu’est-il devenu ?

 Le rapport entre associations et syndicats

 Le rapport entre associations et entrepreneurs sociétaux…
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By |2017-11-03T20:50:49+00:00avril 20th, 2011|Categories: Echanges croisés|Tags: , , , |0 Comments

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